Chers amis, chères amies,
J’avais prévu de laisser pisser à la base.
La version courte : navré, j’irai pas à Trolls et Légendes cette année.
La version longue :
Le milieu étant ce qu'il est, ça arrive qu’on se fade toutes sortes de croulants réactionnaires nostalgiques du bikini-maille et du bon vieux temps, qui tiennent absolument à t’expliquer qu’on peut plus rien dire, parce que tu comprends c’était mieux avant, quand les seules meufs dans Warhammer c’était les nonnes BDSM-sexy de l’Adeptus-mescouilles, et aussi quand les actrices acceptaient qu’on les galoche de force à l’écran parce que merde, c’est pas romantique de demander, et puis sérieux elles faisaient quand même vachement moins chier à l’époque toutes ces gonzesses, genre à avoir des avis, ou à demander tout le temps des trucs, par exemple le droit d’être représentées comme si elles étaient des personnes.
Pour contextualiser ce qui va suivre (et aussi ce qui précède), je vais te raconter des trucs perso (peut-être auras tu remarqué que c’est pas trop les bails, par ici, mais enfin c’est la journée des imprévus (et des parenthèses apparemment) alors profite !).
J’avais un peu moins de sept ans quand je me suis retrouvé du jour au lendemain dans une petite école rurale à l’ancienne (à l’ancienne du genre avec des profs qui te corrigent à coups de règle), dans un pays dont je ne parlais pas la langue. En tant que personne bronzée et étrangère (mon premier surnom fut « le gris »), j’ai évidemment eu droit à quelques tortionnaires qui appréciaient moyennement la nouveauté. Celui qui cognait le plus fort, j’ai vite identifié qu’il avait une autre victime de prédilection, et tenez-vous bien : c’était une fille ! (pourtant bien blanche avec un nom bien du coin). Le déjà-connard avait décidé que cette fille était « son amoureuse » et il l’obligeait donc à l’embrasser ou à lui montrer sa culotte dans le coin du préau. La fille ne voulait rien de tout ça, mais comme moi, elle n’était pas assez forte pour empêcher le tocard de faire exactement ce qu’il voulait.
Cette fille, j’ai passé des récrés entières à l’aider à se cacher en scred, sans doute parce que les ennemis de mes ennemis toussa, et puis qui sait, peut-être aussi de l’empathie de base. Je m’étais également aperçu que quand la brute cherchait la fille, il me foutait la paix. Je ne comprenais pas trop pourquoi les autres filles n’aidaient pas la fille (à part sa meilleure amie, Sandra si tu me lis GG), ni pourquoi certaines trouvaient qu’elle « l’agaçait, aussi », ni pourquoi tout le monde laissait faire. J’ai retenu de cette époque quelques leçons précieuses : 1) ceux qui résistent sont souvent ceux qui sont obligés de résister 2) ceux qui ne prennent pas trop cher, même s’ils te ressemblent, préféreront généralement regarder ailleurs parce qu’il faut réviser la dictée et puis hé, ma collection de pogs elle va pas se faire toute seule 3) Les autorités s’en branlent de l’injustice et si tu les déranges avec tes conneries, attention les cheveux 4) Tout est un rapport de force.
Plus tard, j’ai eu vingt ans et cinquante et un kilogrammes et laissez-moi vous dire que j’étais une meuf canon. J’avais le look un peu gothique-vinyl (pas du même niveau que les nonnes BDSM-sexy de Warhammer, mais y avait un truc), et le type du bar où j’allais commander mes vodka-caramels (oui) me surnommait « la fée clochette », parce que j’avais une clochette accrochée dans mes cheveux post-metal-fusion-truc. J’étais si androgyne que beaucoup de gens me prenaient pour une femme. Surtout, beaucoup d’hommes me prenaient pour une femme. Il y eu des moments marrants, parce que moi, ça me faisait rire de faire bégayer les commerçants (bonjour madame, euh monsieur, euh madame, euh monsieur) mais surtout, j’ai entrevu pendant quelques courtes mais instructives années de quelle manière les hommes se comportent avec les femmes dans la rue ou dans les bars. J’ai aussi vécu ce qui arrive quand un homme que ça n’aurait pas fait rire, le bégaiement d’un commerçant, se rend compte qu’il vient de draguer un autre homme. Et qu’il se met en tête qu’il doit montrer à ses potes qu’il est pas un pédé, OK ?
Fort de ces expériences disons, formatrices, et ce avant même de rencontrer vraiment de la théorie politique, je pense être devenu ce que les adeptes de C-News et du Figaro appellent un « woke ». De ce que je crois comprendre, « un woke » c’est quelqu’un qui trouve que c’est important de tenir compte du bien-être des gens (voire même de les écouter!) particulièrement quand ces gens appartiennent à une catégorie sociale maltraitée ou discriminée, et qu'en plus, si on doit sortir un tout petit peu de sa zone de confort pour qu'ils morflent moins, genre en prêtant ses pogs ou en faisant évoluer ses traditions et même ses idées, y a pas mort d’homme (lol).
Si je vous raconte tout ça c’est parce qu’il y a cette affiche, que j’avais initialement prévu d’ignorer en levant les yeux au ciel, et ce festival belge, qui m’a invité de longue date. Comme je vous disais, j’allais laisser couler parce que si je devais absolument tout trier selon mes critères, j’irais jamais nulle part, mais le fait est que tout ça a pris des proportions qui dépassent de loin une histoire d’opinions divergentes, ou de gens pas d’accord. De fait, c'est devenu autre chose.
C'est devenu la victoire publique d'un artiste qui, si je me réfère à sa com', emploie tous les éléments de langage du néo-fascisme, qui amalgame en mode complotisme praudien l'algorithme de Méta et les « extrémistes » (comprenez les féminazies du wokistan) qu'il convient, je cite, de « BAI

ER ». Nombre de ses soutiens dans cette affaire ont le même profil que lui, des réactionnaires qui se fantasment en chevaliers de la guerre civilisationnelle, défenseurs du droit (et un peu du devoir j’ai pas raison hein les gars hein hein) des femelles à se dénuder, régurgitateurs d’horreurs importées de chez fdesouche à propos du péril progressiste incarné par ces p*tes de féministes radicales mal-pinées et pudibondes qui veulent censurer les artistes ou passer la bédé classique au pilon ou je ne sais quelle connerie encore. J’en ai même lu qui faisaient (évidemment) le lien avec l’islam. Que les soutiens qui restent, moins politisés, aient juste accepté le scénario ridicule qu’il avance : « des extrémistes bien-pensants veulent interdire les nichons », en dit surtout long sur l’époque, si vous voulez mon avis.
Avec tout ça, le festival en question se retrouve débordé par une PoLéMIqUE pourtant prévisible et tente de ménager la chèvre et le chou parce que oulala la représentation des femmes c’est très important mais tu comprends un festival c’est pas PoliTiquE. Je crois qu’ils se trompent, mais la question n’est pas tellement là. Mon problème, c’est que du coup, leur gestion de la dite PoLéMIqUE vient d’offrir une autoroute à l’expression d’idéologies détestables (qu’il semble d’ailleurs moins important de modérer que les opinions défavorables), et que l’aboutissement de ce cirque se retrouve désormais brandi comme une victoire par les néo-fascistes et leurs copains. J’adresse donc un grand déso à mes lecteurs et lectrices belges, mais il est hors de question que j'accole mon nom à tout ce foutoir, même indirectement.
Pour aller plus loin, il faut bien se dire que ces confrontations idéologiques vont se répéter de plus en plus souvent au fur et à mesure que le néo-fascisme étendra son emprise sur le monde, qu’il cherchera à faire la conquête de milieux qui lui sont traditionnellement opposés, et que ses médias nous éclabousseront de la confusion politique qui lui sert de combustible. Dans cette mélasse informe, toute critique (surtout quand elle émane d’une femme ou d’une personne bronzée) se voit immédiatement qualifiée de harcèlement ou d’attaque brutale contre la liberté d’expression, toute voix qui s’élève pour demander l’égalité avec un peu trop de vigueur est présentée comme quelque chose de radical et de dangereux, et voilà qu’on explique désormais aux forts qu’ils sont faibles et menacés, et aux faibles qu’ils sont vendus à des lobbies séparatistes qui mettent en péril la civilisation.
Gamin, de récré en récré, j’ai appris qu’il n’y avait pas de petites batailles, et que nos combats ne sont pas des choses différentes : l’émancipation appelle l’émancipation. La domination ne cesse pas tant qu’on n’engage pas avec elle un rapport de force frontal, sans se laisser démonter par l’inversion victimaire que propagent ceux qui en bénéficient, que ce soit par conviction, par circonstance ou par habitude. À faire front, à refuser clairement la post-vérité, on a désormais vite fait de se retrouver taxé « d’extrême » ou de « terroriste » par les néo-fascistes et leurs adeptes. C’est ce que découvrent actuellement les libéraux d’outre-atlantique, qui paient très, très chèrement la tiédeur dont ils ont fait preuve par le passé. Personnellement, parce que je sais où je me situe et aussi parce que je n’ai jamais été passionné par les pogs, je crois qu’il faut investir les années qui viennent en portant ces qualificatifs comme des badges d’honneur.
PS. Vous serez sans doute surpris (non) d’apprendre qu’il y a quelques années, j’ai vu le nom de mon tortionnaire d’enfance sur une liste supplétive du RN. Je suis convaincu depuis longtemps que c’est le propre de ce bord-là de ne jamais évoluer.