Après les élucubrations de tonton Olivier, les leçons de vie de papi Michel… SUPER !
Par ailleurs, Katia Lanero Zamora a elle aussi annoncé qu'elle annulait sa venue au festival.
Voici le message qu'elle a posté :
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À propos du choix de Trolls et légendes
Il y a un peu plus de deux ans maintenant, j’ai été envoyée au Chili par Wallonie-Bruxelles International pour une tournée extraordinaire. Lors de ce voyage, je suis allée visiter la maison de Pablo Neruda à la Isla Negra.
L’homme collectionnait les figures de proue. La salle qui les expose est assez magistrale. Mais je n’ai pas ressenti de l’émerveillement. Ces statues enfermées dans un musée après une vie de traversées m’ont provoqué une tristesse si vive que j’en ai pleuré. Je suis rentrée de mon voyage avec l’empreinte d’une figure de proue à l’effigie d’une déesse capturée par un artiste bien décidé à la posséder. La figure de proue n’est pas d’accord et résiste. Puis se rebelle. Et ensuite combat. Elle refuse d’être ce que le peintre décide de faire d’elle. La muse qui a inspiré la figure de proue a une vérité à dire et ne compte pas se taire.
Quel rapport avec le schmilblick ?
Cette graine d’idée a germé. Pendant deux ans, j’ai regardé la représentation des corps féminins dans l’art, ce qu’on fait aux femmes « au nom de l’art ». C’est un grand terme, l’art. Et on lui sacrifierait tout. Mais est-ce que ça en vaut la peine ?
Je me suis demandé, tiens, moi, en tant qu’autrice, qu’est-ce que je fais dans mon travail ? Quand j’ai écrit les Chroniques des Hémisphères, j’avais les meilleures intentions du monde en racontant dans une trilogie science-fantasy l’exploitation des pays du sud par le nord. Mais à travers mon personnage burkinabé, j’ai fait de l’appropriation culturelle.
Depuis, je cherche à découvrir où sont mes biais. Comment les reconnaître, comment les détourner ? Est-ce que je ne vole pas toujours quelque chose à quelqu’un ? Si oui, pour nourrir quoi ? Pour atteindre quel but ? Et en général, pourquoi j’écris cette histoire ? Quelle représentation je donne des personnages dont je parle ? C’est comme ça que je veux évoluer comme personne et c’est ce qui alimente mon travail d’autrice. La déconstruction est un long chemin et je suis loin d’avoir fini.
Et c’est pareil quand je suis script-doctor. À chaque scénario que je reçois, je me demande toujours comment on présente les personnages. Quels stéréotypes véhiculent-ils et comment les retournent-ils ? Comment les scénaristes peuvent les dépasser ? Est-ce que je suis surprise par la réécriture d’un mythe, d’un archétype, d’un schéma narratif ? Parce que sinon c’est paresseux. C’est profondément ennuyeux.
Quand on crée un personnage, on s’inspire de nous, des gens. On nourrit un grand fond culturel avec pour but de créer de l’empathie, ce qui est pour moi le plus grand pouvoir de la fiction – et ce dont on a le plus besoin aujourd’hui. Seulement, on ne peut pas tout réussir tout le temps, partout, sur tous les sujets. Il y a des ratés. Beaucoup. Mais on recalibre. On peut apprendre.
Et on explore encore.
Il y a tant à faire.
À inventer.
À réinventer.
À tordre.
À retourner.
Pour surprendre.
Faire réfléchir.
Bousculer.
Etc…
Moi, quand j’ai vu l’affiche, je me suis dit, « dommage ».
Ouais, « dommage ». De choisir encore un corps féminin dénudé. On vend des radiateurs, des assurances, des plaquettes de freins, des bières avec des femmes à poil. C’est dommage parce que ça a déjà été fait. Tout le temps, partout. On l’a vu, vu et revu.
Je ne remets pas en cause la liberté de l’artiste de rendre hommage à qui il veut comme il le veut en représentant ce qu’il veut.
Mais le choix du festival ?
Alors qu’on se prend le backlash post-Me too ? Qu’on continue à se battre pour traîner devant la justice les ogres qui violent nos enfants sous nos toits ? Qu’on « découvre » que des mineures sont livrées en pâture à des puissants au-dessus des lois ?
L’illustrateur a tous les droits ; même de répondre aux critiques de façon insultante en s’enorgueillissant que le débat apporte plus de visibilité à son travail et de croire qu’on peut nous bâillonner pour au final faire marche arrière.
Le festival a fait son choix, lui aussi dans sa façon de « gérer » les réactions. Un choix étrange, connaissant les organisateurs et les valeurs affichées de l’événement.
Mais la liberté d’expression, ce n’est pas l’obligation de regarder ni l’obligation d’écouter.
Je n’irai donc pas à Trolls et légendes cette année.
Ça me fait royalement chier parce que j’allais dédicacer sur le stand ActuSF et j’avais hâte de revoir tant de monde. Mais y aller, ce serait comme rire à la blague de tonton réac au souper de Noël.
La Katia qui a écrit La Vouivre et Re :Start me regarderait avec perplexité. Lea, mon personnage de La Machine, elle, serait certainement bien plus dure et serait déçue. Et puis, ce serait totalement manquer de respect à ma figure de proue, ma Cybèle, dont la colère est si intense qu’elle a traversé les âges et les lois de la nature. J’ai d’ailleurs un manuscrit à rendre ce printemps.
Pour avancer, on peut lire la BD de Zelba, « Le grand incident », où les statues nues du Louvre décident de se révolter. Pour celles et ceux qui ne voient pas le problème, parce que « la liberté de l’artiste et tout, blablabla », c’est une belle façon de changer de perspective et vivre une expérience inédite : se mettre dans la peau de celles qu’ils ont choisi d’immortaliser en positions offertes à nos regards.