Autres lectures !
NB MODOS ON : J’aimerais partager ceci. Je mets le post dans « Adaptation fantasy ». Si les modos estiment qu’il n’y a pas sa place ; libre à eux de le déplacer.Ce n’est pas une BD fantasy: c’est un one-shot fantastique !C’est un forum de fantasy, de fantastique, de SF…mais à mon humble avis, cette perle y a sa place.NB MODOS OFF.@ Speedi Crafty: C'est ta tournée!
Je n’ai pas la prétention de m’affirmer BDphile. Mais cette perle mérite d’être partagée.Ça été La découverte de l’été : Lorenzaccio de Régis Penet aux éditions 12Bis.
lien Amazone : Amazone Lorenzaccio PenetLes couvertures spectaculaires sont foison, les contenus parfois…déçoivent. Ici, Penet offre 90 pages magnifiques. Un drame en peinture.L’histoire ? L’adaptation de Lorenzaccio, la pièce écrite par Alfred de Musset. En bonus ? Des extraits du poème La Nuit de Décembre du même auteur. Et pour couronner le tout Penet partage ses recherches graphiques sur le perso dans les planches finales.C’est un régal : Sombre, poétique, fin, dramatique. Adapter un chef d’œuvre est un exercice périlleux. Mais Penet a capté l’essence de l’histoire et livre son interprétation. Il change le cadre, des personnages et nous restitue leur intensité avec grande finesse. Vous aimez les beaux dessins, ceux qui ont su échapper au formatage de masse?Vous aimez les scénarios denses, les personnages intenses ? Vous aimez les allers –retours entre le texte et l’image ?Foncez !:DC’est le genre de bouquin qu’on achète pour garder. Pour relire tantôt.Le boulot du scénariste – dessinateur est d’une virtuosité jubilatoire: Lorenzaccio est un personnage complexe, peu aisé à rendre, encore moins à raconter. Un anti-héro en demi-teinte assoiffé de la pureté qu’il a lui-même sacrifié à ses idéaux naïfs. Lorenzaccio jongle avec les masques de la nature humaine : les siens et ceux des autres. Lorenzaccio veut faire chuter le tyran, et qu’importe qui ou quoi sombrera aussi dans l’abîme. C’est devenu le refuge de ce héros de l’ombre.Pour ceux qui ne connaissent, inutile de lire la pièce pour savourer pleinement.Pour les aficionados de Musset, c’est bluffant.Penet fait mieux que maîtriser les ressorts de la pièce, il l’épure.Oui, ce n’est pas du mot à mot. Oui, il y des variations par rapport à l’original. Oui, Penet propose sa version. Il déploie l’intrigue en plein Carnaval, dans une Florence baroque de costumes et de masques. Les rapports de force entre les Médicis, l’Empire et la nouvelle Florence restent un cadre, une sourdine. Ici, place aux humains…Une pièce de théâtre en BD, c’est osé…Et fichtrement réussi.Graphisme et texte sont beaux : cadrage, trait, colorisation, dialogues. On se croirait au ciné. Les passages de La Nuit de Décembre viennent comme en contrepoint. Note haute et isolée. Comme le chant d’un cœur fêlé.Quelques minutes de recherches Google pour vous donner une idée :De la qualité des planches (les 12 première à lire, ça vaut mieux que 1000 mots
): Lorenzaccio_12 planches du début à découvrirD'autres critiques : Critique de bdgest.com et Critique Planète BD et d'un blog d'un lecteur qui en parle mieux que moi Blog versatileDeux choses à bien noter :-le visuel du personnage de Lorenzaccio peut surprendre : Penet fait le choix d’un androgyne pâle (au visage de rock star diront certains).-Cette BD se lit. Même dans les ellipses, c’est dense. Il y a de subtils échos entre texte et dessin. Prévoir la lecture comme un moment où s’y consacrera à fond. Prendre le temps pour y plonger et savourer. Une attention superficielle ne lui rendra pas justice. Ce n’est pas une BD ‘tourne page’. Ça vous parait dithyrambique ? Lisez-la et j’ose espérer que vous partagerez mon enthousiasme. C’est brillant. @ Régis Penet ( si tu rôdes ici bas
), That work is a masterpiece. Thank you!
- Speedi Crafty
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@ Speedi Crafty:
! Sérieusement? Pourquoi pas, après tout. Le talent ne s’arrête pas aux genres. Reste à voir son interprétation....J'ai en mémoire une image de Lorenzo en costume de scène, façon Mucha/ Art Nouveau : grand vêtement/toge brun à plissé tombant. L'image est reprise dans la BD (scène chez les Strozzi, reflet dans la fontaine). Du coup je me demande maintenant si c'était Sarah Bernhardt qui le portait....@ John Doe : Je ne connais pas le reste du travail de Penet, mais c'est certain que j'irais jeter un coup d’œil. J'avais repéré Les Nuits Écorchées. Tu confortes cette idée. Thanks.
Dans la pièce elle-même, Lorenzo n'est pas un perso 'matcho man'. Maintenant, si tu réfléchis à son but réel (assassiner le Duc Alexandre) cela devient logique. Alexandre a tout d'une brute mais n'est pas tyran qui veut. Le Duc est d'un soudard, mais pas un imbécile. Et il se ballade en permanence armuré. Politiquement et pragmatiquement, il est intouchable. Comment l'approcher? Comment endormir sa méfiance? Jouer au mignon efféminé permet à Lorenzo de pas être identifié comme dangereux...De plus, ils sont cousins. Lorenzo est le véritable prétendant au trône. Sans sa couverture de mauviette débauchée, il ne ferait pas long feu. Alexandre l'aurait immédiatement éliminé. Mais justement, voir Lorenzo se comporter en Lorenzino/ Lorenzetta (surnom très injurieux) flatte les instincts d'Alexandre. Assister à la déchéance du vrai Médicis doit particulièrement lui plaire. Une victoire de plus...Le personnage de Lorenzaccio est interprété par un type qui le joue très efféminé, ça ne m'étonne pas tellement de le voir aussi androgyne dans la BD
"en plus il a été joué par Sarah Bernardt"
- Littlefinger
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Un mot sur un livre, à mon sens, essentiel : La Supplication de Svetlana Alixievitch:26 avril 1986 à 1 h 23.Centrale nucléaire soviétique de Tchernobyl. Un terrible accident se produit provoquant la fusion du réacteur N°4. Les retombées sont équivalentes à 400 fois celles de la bombe atomique d'Hiroshima. A 3km de là, la ville de Pripyat, de 21 000 habitants, entourée de nombreux villages. A une centaine de kilomètres, la capitale de l'Ukraine : Kiev. Une catastrophe sans précédent vient d'avoir lieu et ce qui suivra, sa gestion par les Russes, le traitement des survivants, les mensonges éhontés qui seront proférés conduiront à un des plus grand crimes de l’histoire de l'humanité. Trente ans plus tard, les choses n'ont guère bougé et c'est seulement l'année dernière qu'est sorti timidement un film sur l'après-Tchernobyl, l'excellent "La Terre Outragée".Pour honorer la mémoire des survivants et témoigner devant l'histoire, Svetlana Alexievitch a interviewer des rescapés de la catastrophe. Liquidateurs, femmes de liquidateurs, enfants, cadre du parti, militaires, chasseurs, simples habitants... La supplication regroupe leurs voix, à jamais figées dans l'ambre. Pour mieux comprendre la chose, l'auteur s'efface derrière les témoignages et ne fait que les organiser, comme un fleuve de monologues terribles et terrifiants mais surtout incroyablement touchants. Sans vouloir juger, Alexievitch tente un travail de mémoire comparable à ce qui se fait sur la Shoah. En 250 pages et des dizaines de témoignages, La supplication forme un choeur maudits d'enfants terribles.Dans ce document, vous croiserez ceux qui ont vu et qui ont combattu Tchernobyl. Ces fantastiques témoignages, fruit d'un long travail, rassemblent tellement de choses que la densité finale de l'ouvrage effraie. On y retrouve d'abord la peur, indicible et terrible, une peur incroyable d'un ennemi invisible qui ronge les chairs et l'esprit. Mais aussi la peur du mammouth soviétique, de cette chape de plomb politique qui se déploie sur la tête des victimes. Dans ce monde où la fin de l'atome pacifique coïncide avec la fin de l'ère communiste, on retrouve la perte des illusions, des innocences, la perte même de l'espoir. On découvre non seulement avec horreur l'immense injustice et solitude des victimes mais aussi l'oubli pur et simple du sacrifice humain.La Supplication parle de ça, de l'humain. Il parle de la lente désagrégation de l'humanité devant l'horreur qu'il a créé. Rapidement, le lecteur se sent révolté, dégoûté devant ces gens, ces "terroristes" qui nous vendent de l'atome et du nucléaire comme l'énergie suprême. Puis c'est simplement l'horreur qui s'impose, l'affliction. Devant nos yeux, les mots des femmes des liquidateurs, ces sacrifiés abandonnés qui meurent lentement rongés par la radiation. Une prime de 500 roubles, un diplôme et un cercueil de béton. Voilà toute la grandeur communiste. Difficile de toute retranscrire, de faire passer l'émotion immense de ces récits quasi post-apocalyptiques. Difficile aussi parfois de continuer à lire comme lorsque cette épouse parle de son jeune mari, un pompier de garde qui est appelé en pleine nuit pour éteindre le feu qui s'est déclaré à la centrale nucléaire et qui y part, avec ses amis, ses collègues, dans une tenue de tissu et avec son courage et qui verse de l'eau sur des dizaines de tonnes de matériaux radioactifs incandescents...pour agoniser 14 jours durant sous les yeux de sa jeune épouse, littéralement transformé en monstre. Difficile aussi de lire le combat vain et dérisoire de ce directeur d'institut nucléaire pour sauver son peuple... Vraiment difficile. Mais nécessaire.Chacun trouve dans ces pages un bout d'éternité, du secrétaire incapable de justifier de ses mensonges jusqu'aux enfants en bas âge qui voient leurs copains mourir alors même qu'ils agonisent. Étonnamment, c'est aussi l'incompréhension qui règne dans La Supplication, face à une menace invisible et inodore. Les comparaisons avec la Guerre reviennent sans cesse mais celle-là de Guerre... le peuple soviétique l'a perdu. En fait, il semble même ne jamais l'avoir comprise. Comme nous autres Occidentaux, encore en train de nous demander si le Nucléaire est une mauvaise ou une bonne chose, cela même alors que les Japonais payent également le prix fort. L'humain semble définitivement fou et dans la Supplication, ce sont les cris désespérés des mères et des épouses qui résonnent, ces récits bouleversants de malheurs et de douleurs qui appellent désespérément au souvenir, à la raison. Svetlana Alexievitch fait preuve d'une humilité sublime, et s’efface derrière les témoins, elle agit en architecte consciencieuse et honore, enfin, la vie et la mort des "Tchernobyliens".La Supplication renvoie, en un sens, à Si C'était un homme de Primo Levi. Tous les deux parlent d'un crime indicible mais aussi de l'humain broyé par l'homme. Mais si Primo nous raconte son histoire, Svetlana nous rapporte celle de son pays, de son peuple. Pour l'un comme pour l'autre, une conclusion s'impose : il faut les lire, il faut se souvenir. Et par-dessous tout, agir.A lire d'urgence.Si le sujet vous intéresse, je vous enjoins à vous procurer/voir les choses suivantes :- La Terre Outragée de Michale Boganim qui parle de la Zone à l'heure actuelle- L'excellent documentaire La Bataille de Tchernobyl sur la catastrophe ( http://www.youtube.com/watch?v=93pvk9LiMxM )- L'album-photo du reporter Igor Kostine.- Le documentaire Into Eternity sur le stockage des déchets nucléaires, un des plus grands films de "SF" (hum) et un documentaire tétanisant.
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20000jours
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Dernière lecture : "La bouffe est bonne à Fatchaculla", de Ned Crabb - Folio Policier.
Un polar vraiment frais et délirant, que je recommande.Sinon j'approuve Littlefinger pour le Alixievitch.C'est une problématique qui nous travaille, logiquement, en ce moment. Je veux dire au-delà de la région de Technorbyl (qui certes appartient davantage à l'éternel présent qu'au passé), par exemple sur le mode de la crise : "que se passe-t-il ici et ailleurs (surtout ici, la France championne en nombre de réacteurs par habitants) avec les réacteurs si à un moment les institutions se délitent, si l'entretien est de moins en moins sérieux (cf plusieurs reportages récents et affligeants sur les travailleurs nomades du nucléaire) ? J'ai lu un roman SF récent qui aborde cette hypothèse, même si ça n'est pas son sujet principal, l'Ile de de France dans 100 ou 150 ans avec en toile de fond ces espèces d'entités mort-vivantes (les réacteurs), et j'ai eu la désagréable sensation que ça pourrait ne pas être un futur si lointain. Mais bon, ça se jouera à pile ou face je suppose (ceci dit pour laisser en paix le survivaliste qui sommeille en moi).Pas de quartier à Fatchakulla ! Ça dépiaute sec, on étripe à tout va au détour des chemins sous la lune. Des marécages montent d'étranges ronronnements généralement suivis de découvertes macabres. Du plus fieffé salaud du canton à d'autres proies plus délicates (quoique !), les victimes s'accumulent au fur et à mesure qu'un être mystérieux les lacère, les mange puis les éparpille aux quatre vents. Une tête par-ci, un bout de bras par-là... Fatchakulla, jusque-là connu pour ses dégénérés consanguins et ses alligators, s'est trouvé une autre spécialité. Les habitants crèvent de trouille. On parle de fantômes et d'esprits et tout le monde semble pouvoir y passer.
Je viens de finir Chroniques de Jérusalem et Pyongyang, deux BD du canadien Deslile.Très bonne lecture ou comment dénoncer, derrière un faux air candide et humour " naïf, des situations politiques compliquées et absurdes. Je suis en train de lire Chroniques Birmane du même auteur et ça semble tout aussi bon!A noter que Chronique de Jérusalem à gagner le fauve d'or à Angoulême en 2012 tout de même!!!!
- Karine des chats
- Elbakinien d'Argent
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Je viens rarement parler des livres que j'ai adoré mais il me semble qu'il faudrait que vous jetiez tous et toutes un œil au livre de J.J. Abrams qu'il a écrit avec Doug Dorst.On parle d'un livre dans le livre avec plein de fac-similés qui est particulièrement bien foutue. Je ne vous invite pas à l'acheter encore car je viens tout juste de me plonger dans sa lecture, mais allez le feuilleter chez votre libraire car c'est vraiment un livre-ovni.Cela se nomme S. et c'est paru chez Michel Lafon aujourd'hui !
- Littlefinger
- Elbakinien d'Or
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Hop, le livre qui m'a retardé pour la lecture de Manesh (désolé Gillo !), Le Diable Tout le temps de Donald Ray Pollock :Grâce à la Salle 101 (excellente mais méchante émission radiophonique sur les littératures de mauvais genre), nous voici donc devant le roman d’un certain Donald Ray Pollock, intitulé Le Diable tout le temps. Encensé par la critique (Grand Prix de la littérature policière et vainqueur du prix Guggenheim), il ressort à présent en format poche pour notre plus grand plaisir. Pollock avait déjà publié un autre roman, Knockemstiff, remarqué par la critique américaine et qui lui avait permis d’obtenir la bourse PEN. Pourtant, l’homme n’est pas tout jeune, c’est seulement à 50 ans, après quelques paires d’années de travail dans une usine de pâte à papier, qu’il publie son premier roman. Lui-même originaire de la petite ville de Knockemstiff dans l’Ohio, on comprend mieux non seulement le titre de son premier ouvrage mais aussi la présence (et point de départ) dans cette bourgade pour Le Diable tout le temps. Mais autant dire qu’il n’est pas tendre envers la population locale. C’est ce franc-parler et ce naturalisme sauvage qui fait pourtant tout le charme du roman.C’est en 1945 que l’on rencontre Willard Russel de retour de la campagne du Pacifique, anéantit par l’horreur et qui ne rêve que de bâtir une petite vie bien à lui à Knockemstiff. Il tombe éperdument amoureux d’une serveuse, Charlotte, au grand dam de sa mère, Emma, chrétienne traditionnelle vivant à Coal Creek, qui lui aurait préféré sa pieuse voisine Helen. Alors que les choses prennent forme avec la naissance du petit Arvin Russel, Charlotte tombe gravement malade et se retrouve dans les mains de Dieu. Willard décide alors de prier et de bâtir son « église » à lui pour guérir sa femme. Alors qu’il s’enfonce peu à peu dans le fondamentalisme, Emma apprend le mariage d’Helen avec Roy Laferty, prédicateur excentrique toujours accompagné de son ami invalide, Theodore, avant de disparaitre et de laisser son enfant, Lenora, à la charge de la vieille femme. Dans ces petites histoires tragiques, le diable s’insinue, invisible et les destins vont se croiser avant d’éclater dans le sang et les sanglots.Inutile de chercher des individus exceptionnels dans Le Diable Tout le temps puisque Pollock opte pour une vision crue et réaliste de ses concitoyens, ceux qui forment la base de la société américaine. On y suit plusieurs histoires, successivement ou simultanément. Il y a bien entendu la famille Russel et notamment le père, Willard, et le fils, Arvin. Mais aussi Emma, Helen, Roy, Theodore et deux psychopathes de l’autoroute, Carl et Sandy. Tous (ou presque) baigne dans la médiocrité. Même les pires monstres que l’on croise deviennent pathétiques au final sous la plume de Pollock. On pense notamment au pasteur prédateur sexuel de la semaine moitié du récit ou au shérif incompétent et corrompu Bodecker. Monstrueux de prime abord, ces pauvres hères, malgré leurs crimes et leurs déviances, ne sont que de pitoyables parodies humaines, caricature des pires maux américains. Tous ont par contre en commun l’horreur, qu’ils naissent dedans (Arvin et Lenora) ou qu’ils y renaissent (Carl et Sandy, Willard…), cette horreur reste omniprésente. Homme écorché vif et crucifié sur une île du Pacifique, auto-stoppeurs torturés et violés, exécutions sommaires, viols et abus sexuels, la liste est longue, et Pollock nous dissémine cette horreur au fil de son récit.La très grande force du récit, c’est à la fois la subtile écriture de l’américain, fluide, simple mais magnifique et intelligente dans le même temps, et le refus constant de l’auteur d’en faire des tonnes ou de décortiquer l’horreur. L’exemple le plus parlant en reste le couple de Sandy et Carl, dont jamais on ne saura ce qu’ils font très précisément aux auto-stoppeurs qu’ils tuent, mais dont Pollock prendra un malin plaisir à nous le faire entrevoir par le judas de sa narration. Au détour de petites phrases crues et terribles, de qualificatifs inattendus et de scènes terrifiantes, il ajoute des petites touches d’indicible au milieu de ce qui semble banal. Ce « banal » glisse invariablement vers la sauvagerie et la violence dans l’univers de l’américain, avec d’abord Willard qui s’achemine vers une surenchère de prières et de preuves envers Dieu pour sauver sa femme. Par le suicide ou le meurtre, les vies s’achèvent abruptement dans le roman, jamais sans raison d’ailleurs, qu’elles soient le fruit de dérangés sanguinaires ou de l’écheveau du destin et du système vengeance/revanche. Pollack construit plusieurs arcs et fait s’entrecroiser le tout très finement avec une maestria rare, jamais lourde. Le tableau global dressé par l’auteur n’a rien de reluisant pour l’Amérique et, à plus d’un titre, il ne s’agit pas d’un roman policier mais d’une œuvre sur l’Amérique et les américains. En passant sur la guerre, il pose les fondements qui dicteront ses répercussions à toute une génération de jeunes hommes traumatisés. De là, Pollock dresse des obsessions américaines récurrentes, comme une tendance culturelle à la violence et l’importance de la religion. Cette dernière joue un rôle fondateur, et pour le roman, et pour les personnages, et pour l’histoire américaine. Outil commode ou dernier refuge des désespérés, la religion n’arrive jamais à cacher l’horreur de l’homme qui l’utilise. Pire, elle dissimule parfois les folies et les horreurs les plus pures. Mais soyons clair, jamais Pollock ne se pose en juge dans le roman, il laisse ses personnages suivre leurs vies, tisser leur chemin de malheur jusqu’à l’inévitable conclusion sanglante. Ce qui étonne dans le fond, c’est le ton tout à fait authentique du Diable tout le temps, avec ses dialogues incisifs et crus, au plus près des individus et qui restitue l’esprit de l’Amérique profonde, de ces populations ignares et pathétiquement méchantes. Le diable se cache aussi (surtout ?) dans l’ignorance.Seul Arvin fait exception dans la médiocrité. Bien que victime corollaire de celle-ci, de par l’éducation parentale, il sera le seul, même involontairement, à rétablir ce qui est juste tout en y perdant son innocence et en s’enfonçant graduellement dans la violence. Son personnage restera un des plus intéressants d’un récit touffu et véritablement passionnant. Difficile de lâcher le roman avant la fin, la faute à cette galerie de monstres et de médiocres qui réussissent autant à nous révulser qu’à nous captiver. Car Pollock finit par nous les rendre attachants, ces gens simplets et volontiers sauvages, mais si humains dans le fond. Tel que la pauvre Lenora ou le pitoyable Theodore. Jamais réellement on arrivera à les détester…enfin presque (il faudrait du courage pour ne pas détester le pasteur, avouons-le). C’est certainement là que Pollock gagne son pari, celui de nous ferrer avec des personnages tragiquement médiocres. La conclusion en forme de retour aux origines achève de convaincre de l’immense talent de l’américain puisque tout se conclut là où le plus de sang a été versé.Quelle vision au vitriol que nous offre Donald Ray Pollock avec le Diable tout le temps ! En faisant de Knockemstiff l’origine du mal, l’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère et nous capture dans une spirale de violences absurdes toujours amplifiées par des médiocrités humaines tellement communes. Alors prenez le Diable par la main, et faites une halte avec la famille Russel dans l’Ohio, l’Amérique vous attend.
- Littlefinger
- Elbakinien d'Or
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- Enregistré le : jeu. 31 mars 2011 19:08
Le diable tout le temps est sur ma PAL depuis la fin de l'année passée, je vais essayer de m'y atteler rapidement. Sinon dernièrement, j'ai lu Ceux qui vous veulent du bien un collectif de nouvelles d'anticipation dans des régimes arbitraires. Inégal comme de nombreux collectifs mais quelques perles ;)J'ai lu Sexus de Henry Miller: Je serais bien en peine de le chroniquer. Mais classique assez génial, parfois un peu longs dans les multiples descriptions trash, teintées de fanfaronnade des rapports sexuels de l'auteur.
- Littlefinger
- Elbakinien d'Or
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- Enregistré le : jeu. 31 mars 2011 19:08
En fait, il n'est pas ressorti en poche car il n'a jamais été manquant. C'est juste qu'on a parlé de Willocks pour la sortie du second volet de sa trilogie.Je suis assez d'accord avec toi pour dire que beaucoup de personnes aimant la Fantasy épique se retrouverait chez Willocks.Sa ressortie en poche chez Pocket juste avant la parution de sa suite, Les Douze Enfants de Paris, donne l’occasion idéale pour découvrir ou redécouvrir l’épopée de Mattias Tannhauser
Bonjour,Je m'incruste dans la discussion pour deux raisons : l'une pour demander à Zaebas des nouvelles du livre dont il parle, concernant le bateau de Thésée, écrit par J.J.Abrams et Doug Dorst, et dont le titre est "S", si je ne me trompe. Je n'ai pas lu beaucoup de retours sur le net, hormis quelques-uns ci et là, auxquels j'ai un peu de mal à me fier. Certains sont un peu déçus, d'autres non, et cela me plonge dans le doute, le prix du livre étant plutôt cher. L'objet semble magnifique, malgré une édition française de moins bonne facture que l'originale, notamment en ce qui concerne l'aspect manuscrit des notes de bas de page des protagonistes. Ce n'est pas bien important, juste un peu dommage... Mais l'objet est si beau! J'ai cherché sur Elbakin une critique complète, sans succès, hormis cette petite allusion de Zaebas. Alors, l'as-tu fini, Zaebas? Le jeu en vaut-il la chandelle? J'aime ce qui ressemble aux vieux livres, et un effort particulier semble avoir été fait sur celui-ci, mais je ne voudrais pas débourser inutilement cette somme si le scénario s'avère plus que moyen. Je suis bon lecteur, en ce sens que je ne cherche pas l'oeuvre ultime mais un bon divertissement, de quoi m'isoler quelques temps du reste du monde, comme nous tous je pense!L'autre raison concerne littlefinger et sa formidable description de "La religion", ci-dessus, qui m'a mis l'eau à la bouche, et qui s'est avérée, après la lecture du prologue, une franche réussite! Je ne sais si la suite est d'une qualité équivalente, mais cela m'a fait bien plaisir de lire cette introduction. C'est un peu sanguinolent et plein d'action, choses auxquelles je ne suis pas toujours sensible, mais dans ce cas cela a très bien fonctionné. Peut-être l'austérité de mes lectures actuelles, économiques et politiques, y est-elle pour quelque chose.Quoi qu'il en soit, merci pour vos remarques et avis sur ce fil, toutes bien agréables à parcourir.